We need to talk about Louis
Il est temps d'en finir une fois pour toutes avec Louis Székely.
Comme beaucoup, j'ai adoré Louis C.K. Et je l'ai adoré pendant de nombreuses années. De ma découverte de Shameless en 2007, en passant par d'autres specials encore plus cultes (Chewed Up, Hilarious, Oh My God). De sa série Louie sur FX, à mon visionnage tardif de son autre série, Lucky Louie, sur HBO. De son statut de comedians's favorite comedian à celui de token d'une certaine connaissance de la culture stand-up US (y'a pas un standupper français qui ne s'est pas paluché - ahem - sur le fait de connaître le travail de C.K.).
Bref, pendant une bonne décennie, Louis C.K. était le boss. La suite, a priori, vous la connaissez. Accusé par plusieurs femmes, C.K. reconnaît timidement en 2017 (et sans jamais s'excuser) avoir agressé sexuellement de nombreuses victimes au cours de sa carrière, en se masturbant devant elles. "Mais non sans avoir demandé la permission avant" ! Un détail qui n'a aucune valeur, mais qui servira (et sert encore) de défense pour tous les fans acharnés qui ne veulent décidément pas voir la vérité en face.
Cette histoire, cette chute, ça m'a frappé, surpris, déçu aussi. En tant que fan. En tant qu'amoureux de la comédie. En tant que co-host d'un podcast sur le sujet (Comedy News Weekly). Mais surtout, cette histoire m'a frappé parce que C.K. a basé une majorité de sa carrière sur la recherche d'une certaine vérité. Sur scène, l'humoriste ne reculait devant rien. Pour choquer, évidemment, pour faire rire ensuite, mais également pour nous donner une vision "privilégiée", et n'épargnant aucun détail, de sa vie, de son quotidien, de ses relations amoureuses, de sa sexualité, de sa psyché, et plus globalement, de sa vision souvent noire, pour ne pas dire déviante, du monde qui l'entoure.
Car il est là, le véritable problème, selon moi, en tant que fan. Qu'un artiste soit cancel (ce qui n'arrive jamais, du coup parlons plutôt de tentative de cancel), ce n'est malheureusement pas étonnant. Les victimes se comptent à la pelle, on fait semblant de les écouter pendant quelques mois, et puis on passe à autre chose, en attendant / redoutant le prochain scandale, sans jamais changer nos habitudes. Mais avec C.K., c'était plus violent. Ses déviances, il en a fait son fonds de commerce. Il nous a fait rire avec ses histoires de masturbation, en partageant les anecdotes les plus glauques et pathétiques de sa vie sexuelle, ou en abordant des sujets touchy qui, après coup, me font plus flipper que marrer (cf. son monologue au Saturday Night Live ci-dessous, quand il parle longuement de pédophilie).
Comme tout le monde (je me rends compte que je répète cette phrase en boucle, mais parce que c'est vrai, et en aucun cas pour me dédouaner), j'avais un peu honte de rigoler de ces sujets, mais ça restait tellement drôle, et tellement bien raconté. C'était (et ça reste) d'ailleurs la force de Louis C.K. Son sens du storytelling. Mais derrière son allure de gros ours un peu dégueu, bah force est de constater que Louis Székely, l'homme derrière le comique, avait pleinement conscience de son pouvoir sur son public (et sur les femmes qu'il invitait dans ses chambres d'hôtel). Ce qui rend, je pense, toute cette affaire plus poisseuse que d'autres cas similaires.
À titre perso, je m'étais quelque peu détaché du travail de C.K. au fil des années. Enfin, du moins, c'est ce que je pensais. Après l'article du New York Times basé sur les témoignages de quelques victimes, et les explications bidon du principal concerné, j'avais continué de suivre d'un œil que j'imaginais distrait ses tentatives de retour (notamment les specials Sincerely en 2020, que j'ai vu en live, et Sorry en 2021). L'ensemble avait un goût amer en bouche, mais il m'avait malgré tout encore fait rire sur certains bits, je dois bien le reconnaître.
La vérité, c'était que je n'avais pas totalement accepté ce qu'il s'était passé. Et continuer de mater ce que proposais C.K., sans que ce dernier ne se remette en question (il n'a jamais vraiment abordé les accusations, et a même été jusqu'à jouer la victime), bah c'était merdique, peu importantes les raisons que je me trouvais ("c'est pour le podcast"). Heureusement, après tant d'années, je suis assez content de savoir que je ne suis pas le seul à avoir fait le même chemin, en rampant dans un champ miné de merdes, laissées là par des artistes qu'on avait un peu trop tendance à idolâtrer.
J'en veux pour preuve l'incroyable série "We Need to Talk About Louis" de la chaîne YouTube Comedy Without Errors. L'humoriste et essayiste Josh Kingsford a en effet consacré cinq vidéos à "l'affaire Louis C.K." (en pensant, à la base, n'en faire qu'une seule), et le moins que l'on puisse dire, c'est que tout ça est édifiant. Moi qui pensais (presque) tout savoir sur C.K., ses déviances et les nombreux cas d'agressions sexuelles, bah j'étais loin de me douter qu'en réalité, tout était pire. Mille fois pire.
Pendant un peu moins de sept heures (!), Josh Kingsford revient sur l'affaire, recontextualise le tout, nous offre une ligne du temps claire et précise, le tout accompagné de nombreux extraits vidéo et audio. Kingsford, qui aurait pu s'en tenir à une ou deux vidéos pour faire taire les défenseurs de C.K. qui pullulent encore sur le web, décide cependant d'aller beaucoup plus loin. En nous expliquant pourquoi C.K. est un menteur compulsif; pourquoi sa "vérité" sur scène n'était rien d'autre que de véritables confessions; et pourquoi beaucoup (oui, encore) d'entre nous n'y ont vu que du feu. Je pourrais résumer ses propos en disant que C.K. nous a bien eus, tel un prestidigitateur ultra-talentueux qui plonge sa main dans un haut-de-forme pour en ressortir sa vieille bite, mais ça serait trop réducteur face au travail titanesque et remarque de Josh Kingsford.
Autant dire que, si, après avoir vu les cinq vidéos, vous avez encore le moindre "doute", on ne pourra plus rien pour vous. Pour les autres, qui, comme moi, sont arrivés au bout d'un long chemin de réflexion qui n'a que trop duré, j'vous cache pas que c'est assez douloureux à regarder (et ça n'épargne pas d'autres humoristes qu'on aime bien). Mais c'est nécessaire. Près de dix ans après les accusations, il est temps de reconnaître que C.K. n'est pas le génie que tout le monde portait aux nues. Louis C.K. n'est rien d'autre qu'un homme blanc, hétéro et dégoûtant de plus, qui a su passer entre les gouttes et les polémiques grâce à son talent, certes, mais également grâce à une société qui ne donne pas la parole aux victimes ou ne les croit pas (ou les deux); où les agresseurs se soutiennent entre eux; où l'argent est plus important que tout le reste (d'où le retour de C.K. ce mois-ci sur Netflix); et où les célébrités sont et resteront protégées par une horde de fans enragés (toute la partie où C.K. se victime chez des podcasteurs de merde, comme Joe Rogan et Theo Von, est à vomir).
Sur ce, je vais faire ce que C.K. aurait dû faire depuis bien longtemps : me taire. Car présenter ces cinq vidéos exceptionnelles ne nécessite pas autant de blabla, j'en ai bien conscience. Je vous laisse donc avec cette quote et je vous dis bon visionnage.
He is a rejection of everything I thought he was and everything I desperately wanted him to be. I’m not saying everything C.K. ever did was a lie, or he doesn’t have some pool of humanity within him (…) Louis is a part of me, and that’s ok. But at some point, we have to make a decision about what to do with Louis.